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« La France a un très fort potentiel »

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COMPETITIVITE, FISCALITE, FINANCEMENT DE L'INNOVATION LES SUJETS ABORDES PAR LE CONSEIL NATIONAL DU NUMERIQUE SONT NOMBREUX. SON PRESIDENT REVIENT SUR LES MISSIONS ET LES AMBITIONS DE CETTE INSTITUTION CREEE EN AVRIL 2011 PAR LE GOUVERNEMENT FRANCAIS.

Quelles sont les missions du CNN?

Gilles Babinet: Nous avons trois missions. La première est de donner notre avis sur les textes de loi qui nous sont soumis. C'est un travail assez exigeant, dans la mesure où le CNN a été saisi sept fois au cours de ses sept premières semaines d'existence. Nous avons une deuxième mission qui est de s'emparer de sujets qui nous semblent essentiels pour la société française. La troisième, sans doute la plus importante et que nous faisons en permanence, est la pédagogie: faire savoir dans un pays qui ne l'a pas compris totalement le potentiel du numérique et s'attacher à ce que tout le monde s'en empare.

Vous avez déploré, à plusieurs reprises, avant l'existence du CNN, l'absence de politiques coordonnées en faveur du numérique. Comment expliquez-vous ce retard?

Je ne l'explique pas, je le déplore, mais d'un autre côté je me réjouis que le CNN ait été créé. Le président de la République, lors de sa campagne présidentielle de 2007, avait beaucoup misé sur le numérique et un certain nombre d'entreprenautes avaient espoir qu'il en fasse un point central de son mandat, ce qui n'a pas été le cas. Il n'est jamais trop tard pour prendre de bonnes résolutions. J'espère surtout que lors de la prochaine mandature, le président, quel qu'il soit, s'emparera de ce sujet et en fera un enjeu important.

Quelles sont les ressources que la France pourrait exploiter?

La France a un potentiel extraordinaire dans le domaine du numérique, qui est tout à fait négligé aujourd'hui. Nous avons les meilleures business school mondiales avec HEC et Insead. Nous avons les meilleurs mathématiciens puisque de façon ininterrompue depuis dix ans, nous gagnons des médailles Fields. Nous avons un certain nombre d'avantages particuliers: l'ADSL le moins cher du monde, nous sommes le deuxième pays en terme de production d'apps pour Android et pour iPhone... Tous ces avantages-là, à mon sens, devraient nous permettre de nous placer dans les cinq premiers pays en matière de développement du numérique. Or nous sommes plutôt, selon les classements, entre les 13e et 17e places. Ce qui est mauvais et d'autant plus regrettable que nous sommes la cinquième puissance économique mondiale, ce qui veut dire que notre poids dans le numérique est proportionnellement sous-représenté. Il faut absolument changer cela. C'est le message que nous nous attachons à faire passer.

Quelles sont les potentialités en termes d'emploi?

Une étude américaine prétend que 8 millions d'emplois directs et secondaires, soit 40 % de l'emploi californien, sont liés au numérique. Nous n'avons aucune raison de ne pas être dans cette proportion-là. Je pense qu'on peut très bien créer à l'échéance de cinq à dix ans entre 1 million et 1,5 million d'emplois nets dans ce domaine. On règle les problèmes du chômage et des discriminations, ainsi que la réforme de l'Etat. On peut y arriver dans une échéance très brève. Encore faut- il que nos élus le comprennent.

Que répondez-vous à certains acteurs, en particulier à des représentants d'éditeurs de services en ligne et d'associations de consommateurs, qui jugent que le CNN n'est pas assez représentatif?

Comme je l'ai déjà dit de nombreuses fois, j'assume le conseil tel qu'il est car ses membres sont des gens qui ont une très grande légitimité sur Internet. J'ai entendu les observations concernant les représentants des contenus, des ayants droit, de la culture et des associations de consommateurs. Comme je l'ai dit, la majorité des sujets que nous traitons ne sont pas nécessairement en rapport avec les contenus, et beaucoup de sujets, comme par exemple les GUI (graphical user interfaces: environnements graphiques), n'ont pas grand-chose à voir avec les consommateurs. Il était important d'avoir un coeur Internet. Pour autant, il faut qu'on s'attache à consulter le plus largement possible pour s'assurer que tout le monde est bien représenté. Peut-être qu'un jour nous ferons évoluer le conseil, mais pas dans l'immédiat.

@ © Marc Bertrand

Parcours

Gilles Babinet, né en 1967, a une longue expérience dans la création, le développement et la gestion de sociétés. Il n'a que 22 ans quand sa première entreprise Escalade Industries voit le jour en 1989. En 2000, il crée Musiwap (qui deviendra Musiwave), qui est la première dans le monde à proposer des sonneries haute-fidélité pour mobiles, qu'il vend à Openwave pour 139 millions de dollars en 2006. Il fonde par la suite plusieurs start-up, comme Eyeka, une plateforme de cocréation pour le secteur de la publicité, et Mxp4, une société pionnière dans le social music gaming. Il est toujours président du conseil d'administration de ces deux sociétés. Le 27 avril 2011, il est élu président du CNN par ses membres.

Est-ce qu'il n'y aurait pas, notamment, trop de sièges dédiés aux télécommunications?

Il y a cinq représentants des «Telco» (paquet télécom) . Il est difficile de négliger des acteurs qui pèsent 500 000 emplois en France. Par ailleurs, leur spectre est tellement vaste: par exemple, France Télécom est dans l'open data ou l'e-éducation, qui sont des sujets traités par le CNN. De même pour SFR. Quant à Xavier Niel, il est un entrepreneur de l'Internet, donc je pense qu'il n'y a pas vraiment sujet à débat.

@ © Marc Bertrand

Sur 18 membres, on compte trois représentants de l'e-commerce. Est-ce suffisant?

Je pense que les e-marchands sont bien visibles. François Monboisse, président de la Fevad, est vice-président du CNN. Il me semble que la visibilité de l'e-commerce est bonne. On ne peut pas avoir une représentation parfaitement homothétique de chaque secteur. Ce serait tout à fait aberrant.

Des députés ont publié un rapport sur la «révolution numérique» et émis 54 propositions. Ils demandent une composition plus représentative du CNN et regrettent la disparition du Forum des droits sur Internet, qui avait, selon eux, plus de droits en matière de corégulation et de médiation. Comment réagissez-vous?

Ils n'ont pas pointé à mon sens ce qui est essentiel, à savoir l'enjeu compétitif. J'ai lu ce rapport et je suis surpris de voir qu'on néglige cet élément essentiel. Je suis assez scandalisé que lorsqu'on travaille sur des sujets comme ça, on n'ait pas à l'esprit l'emploi et la croissance. Ce sont deux buts qui manquent considérablement dans ce pays. Je veux bien entendre toutes les propositions mais je les trouve peu pertinentes si elles ne couvrent pas ces deux points.

Estimez-vous qu'il y a des blocages en France?

Je pense que les parlementaires ne connaissent pas Internet. Je ne dis pas que les gens qui ont rédigé ce rapport n'y comprennent rien. Mais c'est essentiel au développement de la nation que ces gens-là soient d'un bon niveau et je les invite à faire en sorte de devenir des experts dans ce domaine. Si on parvient à un consensus national sur la notion du numérique, on réglera les problèmes les plus importants, j'entends l'éducation, la santé, les problèmes des minorités...

Le CNN est un organe consultatif. Pouvez-vous influer sur les décisions gouvernementales?

Nous pesons parce que nous sommes entendus. Quand nous émettons un avis, il est repris partout, parce que nos prises de position font sens. Cela nous suffit. Nous doter de pouvoirs coercitifs sur un si vaste sujet reviendrait à faire un état dans l'Etat.

Des sujets comme le «pack télécom» ou la «taxe Google» font débat. Comment parvenez-vous à une certaine unanimité au sein du Conseil. Vos débats sont-ils passionnés?

Nos échanges sont, dans leur très grande majorité, plutôt consensuels parce que nous avons une vision commune de ce qu'il convient de faire. Les débats empiètent rarement sur la notion de conflit d'intérêt et la sagesse l'emporte. Quand des sujets ont concerné plus spécifiquement les «Telco», nous nous sommes attachés à être équitables. Nous avons des discussions riches sur des problématiques liées à des questions de société, comme la liberté ou la neutralité. C'est intéressant parce que personne ne fait preuve de positionnement idéologique mais cherche à avoir une démarche responsable.

Quels sont les chantiers à venir du CNN?

Nous menons beaucoup de très gros chantiers. Le principal est l'open data, un enjeu considérable de réformes pour l'Etat qui n'a pas encore été très bien perçu. Egalement l'e-éducation, mais aussi la compétitivité, un enjeu vaste dans lequel on inclut la fiscalité, sujet sur lequel il faut que nous rendions quelque chose rapidement. Nous avons fait sauter la «taxe Google», mais nous devons en contrepartie faire des propositions innovantes. Nous avons déjà proposé un statut d'établissement virtuel stable. Le financement de l'innovation est un autre thème que nous abordons: nous allons nous intéresser aussi bien au grand emprunt qu'au dispositif qui concerne la filière du venture capital. Nous allons également voir si nous allons nous saisir des droits de reproduction mécanique.

Vous vous êtes également exprimés sur le statut Jeune entreprise innovante (JEI)...

Sur le statut JEI, nous nous sommes en effet longuement. C'est vraiment une aberration de ne pas participer au financement à l'innovation sous la forme d'une aide directe à l'emploi. Cela me semble être tout à fait dommageable et je suis personnellement très surpris qu'on mette 4,5 milliards dans l'innovation au sens large et qu'une mesure directe qui coûte 60 millions ne soit pas immédiatement préemptée par le gouvernement.

Quels sont vos moyens d'action pour renforcer la compétitivité des entreprises françaises?

Ils sont nombreux. Je pense qu'il y a sept ou huit grands chantiers qui sont des questions de fond, de difficultés diverses, pour améliorer notre compétitivité dans le domaine du numérique. L'un des enjeux structurels les plus importants concerne le rapprochement de l'université, de la recherche et des start-up et la création d'une vraie filière universitaire pour ce secteur. Nos résultats dans ce domaine sont lamentables. Là où on forme 2 000 à 3 000 personnes aux métiers du numérique, on devrait en former 20 000 ou 30 000 a minima pour faire face au challenge qui est posé à ce pays. Une mesure qui rejoindrait la première serait de faire un ministère unique entre l'industrie, la recherche et l'enseignement supérieur, dans lequel j'inclurais un nouveau portefeuille qui serait la compétitivité. Une troisième mesure serait de renforcer les pôles de compétitivité, je pense particulièrement aux régions Rhône-Alpes et Ile-de-France, qui ont montré leur efficacité et qui méritent d'être soutenues et renforcées. Il y a d'autres mesures qui sont à mi-chemin entre la réforme de l'Etat et la compétitivité, qui sont l'e-administration, qui permettrait aux entreprises d'avoir une interface entièrement virtualisée. Je pense au cloud computing: de grandes initiatives peuvent être prises, en particulier pour réformer les moyens de l'Etat. Je pense qu'au-delà du grand emprunt, la filière ne nécessite pas d'argent. Elle a sans doute besoin d'un appui de type JEI, mais les outils existent et il s'agit de les coordonner. Je suis surpris par l'abondance de dispositifs sans aucune coordination.

Que pensez-vous de la directive européenne sur le commerce électronique, très contestée par les e-marchands?

C'est très inquiétant car nous avons besoin d'une Europe intelligente. Une institution qui légifère, alors que l'e-commerce n'est pas développé dans tous les pays, une loi de ce type n'est pas cohérente. C'est inquiétant et ça veut dire qu'il faudrait dans la mesure du possible que le CNN discute avec ces instances. Ce serait bien qu'il y ait un CNN au niveau de l'Union. Ce n'est pas à l'étude mais cela fait partie des sujets qu'il faut que nous traitions prioritairement.

Pensez-vous que l'Europe agisse suffisamment en faveur de la protection des consommateurs?

Je pense qu'on peut faire davantage mais sans que cela soit préjudiciable au commerce. Le fait de proposer des mesures de sécurité pour l'e-paiement, par exemple, va tout à fait en faveur de l'e-commerce si la réalisation est bonne. En effet utiliser des «user experience», des ergonomies très contraignantes, ne serait évidemment pas logique. Le secteur dans sa globalité doit être conscient qu'il a un intérêt à être bien perçu. Il doit aller dans le sens du consommateur et du citoyen. Le fait de mettre en place des pratiques abusives décrédibiliserait complètement l'ensemble du secteur.

Le CNN

Le Conseil national du numérique (CNN) est chargé d'accompagner le gouvernement français dans ses réflexions relatives au secteur du numérique. Préalablement à sa création le 27 avril 201 1, Pierre Kosciusko-Morizet avait rendu un rapport à Nicolas Sarkozy et à Eric Besson, ministre d'Etat chargé de l'Economie numérique, pour dessiner les contours de la mission du CNN. Son président Gilles Babinet est entouré de trois vice-présidents, François Momboisse (Fnac, Fevad), Giuseppe di Martino (Dailymotion) et Nicolas Voisin (OWNI, 22 mars), et de quinze autres membres: Patrick Bertrand (Cegid), Jean-Baptiste Descroix-Vernier (Rentabiliweb), Frank Esser (SFR), Emmanuel Forest (Bouygues), Gabrielle Gauthey (Alcatel-Lucent), Pierre Louette (Orange/France Télécom) Alexandre Malsch (Melty), Daniel Marhely (Deezer), Xavier Niel (Iliad-Free, Kima Ventures), Jean-Pierre Rémy (PagesJaunes.fr), Marie-Laure Sauty de Chalons (AuFéminin.com), Marc Simoncini (Meetic, Jaïna Capital), Jérôme Stioui (Ad4Screen) et Bruno Vanryb (Avanquest Software). Tous sont élus pour deux ans.