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Carlos Diaz : "Nous passons d'une ère industrielle à une ère entrepreneuriale"

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Installé dans la Silicon Valley, le serial-entrepreneur Carlos Diaz livre sa vision sur l'entrepreneuriat numérique et incite les jeunes à monter leur propre start-up en France... ou ailleurs.

Carlos Diaz : 'Nous passons d'une ère industrielle à une ère entrepreneuriale'

Ecommercemag : Quelle est la raison de votre présence en France ?
Carlos Diaz : J'ai été invité par " petite-entreprise.net ", un site de conseils pour entrepreneurs que j'aime bien, à participer au salon " I-novia " qu'ils organisent à Strasbourg. Deux ans après l'épisode des Pigeons et un an après l'accolade à Hollande, ils m'ont demandé de venir témoigner à la séance plénière de mon expérience d'entrepreneur, en France comme aux États-Unis, dans la Silicon Valley. Je vais également intervenir au Cercle interallié pour des grands groupes, des entreprises du CAC 40.

Installé en Californie depuis 6 ans, quel regard portez-vous sur l'activité numérique en France ?

Il se passe beaucoup de choses en France, et cela se ressent à San Francisco. De nombreuses start-up viennent me voir pour discuter autour d'un café, avec toujours la même question : " comment faire pour m'installer dans la Silicon Valley ? " Je discutai récemment avec quelqu'un de la BPI qui me confiait qu'il y avait 1500 créations de Start-up rien qu'à Paris, et environ 5 000 start-up actives rien qu'en île de France. Il n'y avait pas ces volumes-là de création quand je suis parti m'installer en Californie il y a six ans.

Il est plus difficile de monter une start-up en France qu'aux États-Unis ?
Le marché français est un marché piégeur ; D'abord, c'est un pays où il fait bon vivre - je ne comprends pas d'ailleurs pourquoi la France n'utilise pas plus son pouvoir d'attractivité qui est énorme, notamment chez les Américains. C'est un frein pour le business : les Français sont moins enclins à partir. Ils râlent, mais ils aiment bien leur pays.

Le marché français est un marché piégeur

De plus, à l'inverse d'autres pays en Europe, la France a un marché suffisamment grand pour lancer une entreprise, mais pas assez pour la faire grandir. Les investisseurs sont là, et l'Etat aide beaucoup les entrepreneurs, mais la France ce n'est que 3% du marché mondial !

Au final, il en sort ce que j'appelle une " poneycorn " : c'est une "Unicorn" [start-up dont la valorisation dépasse le milliard de dollars NDLR] qui ressemble à un poney, qui est destiné à un petit marché. Alors qu'aux États-Unis, pour le même effort, le marché est multiplié par trente ou quarante ! Non pas que la population américaine soit trente ou quarante fois supérieure à celle de la France en terme de démographie, mais les Américains consomment six ou huit fois plus que les Français. Et si ça marche à San Francisco, ça marche à New-York dans les semaines qui suivent. La barrière de la langue est en Europe un frein important. Pouvez-vous me dire quelles sont les start-up qui marchent en ce moment en Italie ou en Espagne ? Non.

Blablacar est pourtant une belle réussite...
Oui, mais pourquoi Blablacar est en train de lever autant d'argent ? Parce qu'ils ont besoin de se développer à l'international ! C'est un projet génial, créé en France sur un modèle français, mais ils ont compris qu'ils devaient se lancer sur le marché international, et que cela coûtait beaucoup d'argent. Mais le marché des États-Unis leur est fermé, il n'y a pas d'avenir pour eux là-bas.

Pourquoi ?
Pour des raisons économiques d'abord : le coût de l'essence n'est pas un problème aux États-Unis. Ici ça l'est. Les billets d'avion ne sont pas très chers non plus. L'autre problème, c'est qu'ils n'ont pas la culture de l'auto-stop : en dehors des villes, c'est le Far-West, les Américains ne font pas rentrer quelqu'un dans leur véhicule aussi facilement qu'en Europe Ils ont même des armes dans leurs voitures, ils craignent le " psycho killer ".

Blablacar a d'autres opportunités, notamment en Europe, mais ce sont des marchés fragmentés, qui demandent énormément d'investissement : Blablacar ne se vend pas de la même façon en Suède qu'au Maroc.

Face aux start-up, pensez-vous que les grandes entreprises aient réussi le tournant du digital ?

Le problème, c'est que les jeunes, dans ce type d'organisation, ne sont jamais écoutés. Je suis très sceptique par rapport à la capacité des grandes entreprises à intégrer des personnes issues du digital à des postes clefs, et à leur donner les moyens de réussir.

Dans les grands groupes, le "webmaster" des années 2000 s'est aujourd'hui transformé en "community manager"

Quand Internet s'est démocratisé dans les années 2000, les grands groupes ont créé un poste dédié : le " webmaster ", qui était une sorte de stagiaire amélioré. Aujourd'hui, ce poste existe encore, seul le nom a changé : maintenant, cela s'appelle " community manager ". Certains grands groupes pensent qu'ainsi ils vont régler la problématique digitale.

Il faudrait mettre à la tête des départements marketing des " digital native ", voire même leur créer des départements spécifiques dédiés au digital. Axa, par exemple, amis beaucoup de moyen pour passer le cap du digital, et ils sont en train de réussir cette transformation. Et pour cela ils ont fait appel à Fred Tardy, qui était installé depuis dix ans à San Fransico où il s'occupait de Start-up - je me demande encore comment ils ont réussi à le faire rentrer. En tout cas, voilà une bonne façon de faire. Mais tous ne font pas comme ça.

La France est-elle à la traîne ?
Le discours nationaliste et patriotique qu'on peut entendre en France est absurde, comme Montebourg et son " made in France "... Il faut laisser la liberté d'entreprendre partout.

Plus les entrepreneurs auront de l'ambition au niveau global, et se développeront à l'international, mieux ce sera pour la France ! Voilà ce que je veux dire aux jeunes entrepreneurs : partez, revenez, repartez, allez où bon vous semble ! Les entrepreneurs français doivent être des champions internationaux.

Le prochain Elon Musk sera peut-être français, mais pas en France

Il ne faut plus monter sa boîte pour la France uniquement. Les Américains ne pensent pas au niveau national, mais global, et ce dès le début. Les Français qui viennent créer leur entreprise à San Fransisco ne sont pas des gens qui fuient : ils sont là en tant qu'entrepreneurs français, et décident de monter quelque chose à l'international. Ce sont nos champions ! Dire qu'ils fuient serait comme accuser Marco Polo d'être un traître vénitien.

Mais je suis très optimiste ; je pense que la France a des talents, qu'elle a des opportunités internationales fabuleuses, et qu'elle ne doit pas se laisser perturber par son ambiance morose qui n'a d'ailleurs pas lieu d'être. Les Français ont une capacité d'innovation, de créativité, de travail - aux États-Unis, les Français ont la réputation d'être travailleur. Le prochain Elon Musk [fondateur de Tesla Motors, marque de véhicules électriques haut de gamme NDLR] sera peut-être français... Mais il ne sera pas en France.

Vous prévoyez de rentrer en France un jour ?
Je rentrerai en France, c'est certain. Je n'ai pas fui, contrairement à ce qu'a dit Jean Luc Mélenchon. Je ne suis pas américain, la Californie n'est pas un paradis fiscal.

Une devise ?
Une phrase qui est très américaine : " Go Big or go home ".

Carlos Diaz : bio express

1972 : naît à Limoges
1996 : fonde avec son frère Manuel Diaz l'agence de webmarketing Reflect, qui deviendra par la suite le groupe Emakina.
2006 : lance BlueKiwi software, depuis revendu à Atos
2009 : part s'installer en Californie
2011 : fonde " Kwarter ", application de social Tv
2012 : initie avec Jean-David Chamboredon le mouvement des " Pigeons "
Février 2014 : " hug " à François Hollande en déplacement dans la Silicon Valley
Juin 2015 : rejoint le fonds d'investissement ISAI Gestion